Des dragées en cailloux à Landerneau

mercredi 21 mars 2012, par jps29

« Plusieurs orateurs de gauche ayant réclamé la dissolution de la réunion, un certain énervement se manifesta aux abords de l’Hôtel de Bretagne dont le service d’ordre dut protéger la porte d’entrée du café, cependant que les gardes mobiles et les gendarmes restaient discrètement massés dans l’une des salles d’attente de la gare. L’énervement des manifestants de gauche allant croissant, des pierres furent lancées dans les vitres de l’Hôtel de Bretagne et maintes d’entre elles furent brisées. De l’intérieur du café, une douzaine de verres furent lancés par un membre du P.S.F. sur les manifestants qui se trouvaient à l’extérieur, sans causer de blessures. »

Plus tard dans la soirée des policiers sont blessés. Des voitures qui quittent précipitamment la ville sont caillassées. C’est une véritable atmosphère de début d’émeute qui s’abat sur Landerneau, un soir de janvier 1938. Deux groupes se font face et sont prêts à l’affrontement. Le spectacle ainsi livré aux badauds reflète bien l’exacerbation des tensions sociales et les tentations d’affrontement qui montent entre ces deux France qui s’opposent. Une bagarre générale est évitée de justesse en ce soir de janvier 1938 dans cette petite ville du Finistère.

Pourquoi cette extrême tension ? Un meeting fasciste ? Une démonstration de force de groupes factieux ?

Et non, c’est un baptême.

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La famille Leclerc mise en scène.

Mais ce n’est pas un baptême comme les autres. Le bébé baptisé est le quatorzième enfant d’un dénommé Leclerc [1],responsable régional et national du Parti social français (PSF).

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Le bébé

Ce parti politique a eu une très grande influence pendant le Front populaire. Son chef, La Rocque, peut alors s’enorgueillir d’avoir construit le plus grand parti de masse dans la France de l’entre-deux-guerres. En effet, cette organisation, fondée à partir de la Ligue des Croix-de-Feu dissoute le 18 juin 1936, aurait dépassé le million d’adhérents en 1938 [2]. Le moment Front populaire voit l’affirmation des partis de masse au dépens des organisations de notables qui ne réveillent qu’au moment des échéances électorales, tel le Parti radical-socialiste.

Dans le Finistère, le PSF est une organisation puissante qui a grandi très vite et atteint 1200 adhérents à la fin de l’année 1936 [3]. Les Croix de Feu regroupaient déjà un nombre significatif d’adhérents au printemps 1936 : 1200 dans la région brestoise, 350 à Landerneau, 200 à Lesneven, une cinquantaine à Lannilis. Les sections féminines comptaient 400 adhérentes à Brest et 40 à Landerneau [4]. C’est dans le Nord Finistère que la Ligue des Croix de feu regroupait le plus d’adhérents. Dans le sud du département, la Ligue rassemblait 450 personnes entre Quimper, Quimperlé, Pont-L’Abbé et Châteaulin [5]. Le développement du parti, après la dissolution se calque sur l’implantation géographique des Croix de feu, avec une prépondérance du nord du département.

Bien qu’affichant une bonne santé apparente, le parti semble, pour les observateurs, en déclin relatif à la fin de l’année 1937 :

« La condamnation du colonel de La Rocque à la suite des procès en diffamation qui lui ont été intentés a eu de profondes répercussions dans les organisations régionales du Parti social français dont l’activité est actuellement réduite à tenter d’enrayer une complète dissociation de leurs sections [...]. À Landerneau, l’efficacité de la propagande qui était activement menée par le commandant Leclerc est maintenant très réduite et les rapports de ce militant avec les organisations agricoles sont tendus [6]. »

Cette impression de reflux doit être relativisée, au regard du nombre d’adhérents. Ce reflux est cependant confirmé avec les chiffres donnés par le document Barrachin [7] : le PSF n’aurait plus que 10165 adhérents en octobre 1937. Le recul est important avec une perte de 15 % de ses effectifs, mais il faut garder à l’esprit que ce parti rassemble toujours plus de 10000 personnes, ce qui est considérable. À titre de comparaison, la SFIO, parti de militants et de gouvernement, revendique 1935 adhérents en 1937.

Un des motifs de l’organisation de ce baptême très politique renvoie pour partie vraisemblablement à cette situation de relative stagnation de l’organisation. En tout cas, il ne fait aucun doute pour le préfet que le déplacement de La Rocque n’est que le prétexte à une opération de communication politique [8]. Même impression du commissaire spécial de Brest qui y voit un déplacement du chef du PSF « principalement pour relever son prestige aux yeux des adhérents régionaux [9]

En effet, le PSF connait au même moment une scission très symbolique avec le départ de 25 adhérents de Landerneau au Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot, parti dont le penchant fasciste est indiscutable [10]. Même si ces défections n’affectent pas profondément le fonctionnement du PSF local et départemental en terme d’effectifs, elles représentent cependant un revers personnel indiscutable pour Leclerc, dans son propre fief. Le parti continue cependant, et de loin, à rester le parti qui regroupe le plus grand nombre d’adhérents jusqu’à la guerre.

Aucun chiffrage ne permet de mesurer son évolution avant la guerre. Mais le PSF fait une démonstration de force qui donne la dimension de son implantation avec une dernière apparition publique pendant l’été 1939. Il organise une fête à Clohars-Fouesnant les 6 et 7 août, en présence du colonel de La Rocque, et annonce, à cette occasion, 32000 entrées [11]. C’est le chant du cygne de ce parti à l’identité très controversée.

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La fête du PSF à Clohars-Fouesnant

Et ce baptême ?

Eugène Leclerc a une très nombreuse progéniture. Lors de la naissance de son quatorzième enfant, il souhaite donner une dimension particulière au baptême. Il organise donc une cérémonie qui s’apparente plus à une mobilisation politique qu’à un événement familial. Invités-surprises, les ouvriers et les militants antifascistes participent à plusieurs centaines à cette journée de fête pour achever de lui imprimer le caractère politique qu’elle avait de facto.

La journée se tient le 24 janvier 1938 à Landerneau, fief de Leclerc. Cette cité est proche de Brest. De nombreux ouvriers landernéens y travaillent dont une grande proportion plus particulièrement à l’arsenal, un milieu extrêmement organisé et qui peut parfois faire éclater sa colère, comme en août 1935. Le commandant Leclerc a prévu une cérémonie religieuse suivie d’un banquet à l’hôtel de Bretagne pour y célébrer non pas le baptême de sa fille, mais le parti dont il est le dirigeant. Mais il n’a sans doute pas prévu la tournure que prendraient les événements.

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Si les ouvriers antifascistes se sont invités et si l’événement a pris une aussi vilaine tournure pour un baptême, ce n’est pas parce que le PSF y a réuni un grand nombre de ses militants bretons les plus dévoués. Aucune autre manifestation ou réunion du PSF n’avait jusque-là occasionné de troubles dans le département. C’est la présence du colonel de la Rocque, autre invité-surprise, mais celui-là attendu par Leclerc, qui déclenche les hostilités.

La Rocque s’est déplacé à bord de la Micheline Paris-Brest. Arrivé à 15H1O à Brest et accueilli par Leclerc, La Rocque est conduit en voiture à temps pour participer à la cérémonie religieuse. Son passage à la gare passe totalement inaperçu et lui permet de gagner tranquillement Landerneau. Le PSF a voulu que cette visite soit gardée secrète le plus longtemps possible : le sous-préfet de Brest n’a été prévenu que le matin même de la venue de La Rocque. Sans doute le PSF a voulu éviter une fuite qui aurait bloqué à Brest le dirigeant du PSF. Contrairement à un petit groupe de militants rennais du PSF, il ne s’est pas arrêté à Morlaix. Pendant ce temps, les militants rennais qui l’avaient reconnu en descendant du train à Morlaix embarquaient eux dans l’automotrice qui faisait le transfert entre eux Morlaix et Landerneau. Même les militants ignoraient donc sa venue.

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Théâtre des opérations

Le baptême religieux a lieu à l’église Saint-Houardon dans l’après-midi, en présence de plus d’une centaine de personnes. Leclerc a voulu que cette cérémonie prenne un tour très politique : La Rocque est le parrain de l’enfant. Mais cette présence n’est pas suffisante à l’historien pour lui attribuer une caractéristique de manifestation à caractère politique. Leclerc, qui participe à un niveau national à l’organisation du PSF, peut avoir des liens d’amitié avec le dirigeant national de son parti. Par contre, le fait qu’il y invite, non seulement des militants locaux, de Brest, Morlaix ou Quimper, mais également du reste de la Bretagne : Côtes-du-Nord, Morbihan et Ille-et-Vilaine, nous autorise à caractériser ce baptême comme manifestation politique du PSF. Selon le préfet, tous les participants à la cérémonie appartiennent au PSF. 350 couverts sont prévus dans la vaste salle à manger de l’hôtel. La couverture médiatique de l’événement par le PSF plaide aussi en ce sens.

En l’absence du maire SFIO, Jean-Louis Rolland, c’est un de ses adjoints qui doit gérer cet événement du côté de la mairie. Il a considéré que la cérémonie organisée par le PSF n’était pas une manifestation susceptible de troubler l’ordre public et de fait d’être interdite. Cet adjoint, Rault, a même déclaré au sous-préfet qu’il n’y a pas à craindre de contre-manifestation. Ce en quoi il se trompe complètement. En effet, dans l’après-midi, le sous-préfet apprend par ses informateurs que la venue de La Rocque n’était plus secrète et « était connue dans les milieux ouvriers de Brest et que des ouvriers de l’arsenal avaient décidé de se rendre à Landerneau ». Il préfère se rendre sur place avec 60 gendarmes et gardes mobiles afin de prévenir tout incident [12].

La venue du dirigeant d’un parti qui prend une importance de plus en plus grande et que les forces de gauche classent à l’extrême droite fasciste ne peut laisser le mouvement ouvrier local indifférent. Surtout qu’il y a un affront à laver. Quelques semaines auparavant, le PSF a tenté d’organiser une réunion à Saint-Pol-de-Léon, le 14 décembre 1937, avec La Rocque. Mais les réactions d’hostilité ont été tellement fortes que le préfet a interdit la réunion. Les organisateurs, ne baissant pas les bras, récidivent et organisent, huit jours plus tard, une série de réunions sans publicité qui rassemblent plusieurs centaines de personnes, selon les sources policières. Le chef du PSF s’exprime ainsi à Saint-Pol-de-Léon, à Morlaix, à Brest et enfin à Landerneau [13]. Les antifascistes n’ont pas apprécié ce véritable camouflet. Alors un mois plus tard, quand les ouvriers apprennent le retour de La Rocque, la réaction est aussi immédiate, spontanée que prévisible.

D’autant plus que La Rocque, après le passage à l’église, se promène à pied dans le centre de Landerneau et rend visite à quelques militants, chez eux. Sa ballade alors qu’il est accompagné par de nombreuses personnes ne passe par inaperçue. Vers 18 heures, le groupe se dirige vers l’hôtel de Bretagne pour le banquet.

Tout est calme pendant une demi-heure, mais, à 18H30, un premier train du soir arrive en gare, charriant des ouvriers qui rentrent de leur journée de travail. Un second train le suit plus tard dans la soirée. Les ouvriers apprennent en débarquant de leur train qu’une réunion PSF se tient en ville. Les dirigeants de gauche arrivent qu’en soirée, par des moyens automobiles.

Rault, l’adjoint au maire socialiste, parvient difficilement à convaincre les ouvriers qui se sont rassemblés devant l’hôtel de manifester jusqu’à la mairie où le cortège se disloque vers 19H30. Il a réussi à empêcher la confrontation. Mais une heure plus tard, vers 20H30, des groupes se reforment devant l’hôtel de Bretagne à l’annonce de l’arrivée de militants brestois. Le car du Cinéma du Peuple a été mobilisé pour l’occasion ainsi que plusieurs voitures individuelles.

De 400 à 1000 personnes, selon les sources, participent à ces actions [14]. Les responsables des organisations ouvrières prennent la parole, dans une belle harmonie, pour fustiger le fascisme et l’extrême droite. La manifestation, composée « presque exclusivement des ouvriers de l’arsenal » est soutenue par le PC et l’union départementale CGT, mais aussi par les anarchistes brestois. Ce sont les responsables de ces organisations qui prennent la parole :

- André Le Roy, secrétaire du rayon communiste brestois depuis 1936
- Louis Rabardel Paix et Liberté
- Charles Berthelot, secrétaire de l’union départementale CGT.

Mais il ne sont pas les seuls, l’hebdomadaire communiste La Bretagne Ouvrière, Paysanne et Maritime oublie de citer quelques noms, parmi les intervenants. Paul Valière, exclu du PC après les émeutes d’août 1935 et proche du mouvement Que Faire ? est également présent, ainsi que les anarchistes, avec René Lochu et René Martin. Par contre, une seule source fait mention de la présence de responsables socialistes à cette manifestation, il s’agit de La Volonté Bretonne qui mentionne Kerbrat, autre adjoint au maire. Pourtant, c’est la ville de Jean-Louis Rolland, maire depuis 1929 et député depuis 1936.

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Le chef du PSF, de la Rocque avec Leclerc, sur les quais de la gare de Brest

À l’intérieur de la salle, les 350 convives essayent de festoyer en écoutant les discours de Leclerc et La Rocque qui remercie Leclerc d’avoir donné son propre prénom à sa fille.

Dehors, à la fin du meeting improvisé, des manifestants commencent à bombarder la façade de l’hôtel avec des cailloux. Des vitres sont brisées et des projectiles sont lancés en représailles sur les contre-manifestants par des militants du PSF, de l’intérieur de l’hôtel [15]. Ces échanges occasionnent quelques blessures légères de part et d’autre.

Leclerc ne pouvait ignorer que la présence de La Rocque allait susciter un mobilisation des forces hostiles, comme à chaque venue du dirigeant national dans le département et comme à presque toutes les manifestations organisées par les Croix de Feu puis par le PSF. À tel point que ces organisations préfèrent souvent organiser leurs rassemblements à titre privé, afin de refuser l’entrée des forces de gauche. De nombreuses initiatives du PSF s’organisent ainsi, sur invitation, avec carton exigé à l’entrée.

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La Volonté Bretonne, journal du PSF

Le PSF reproche au sous-préfet qui s’est rendu sur place de laisser-faire :

Tandis que les troupes révolutionnaires s’assemblaient, invectivaient, attaquaient, M. le Sous-Préfet de Brest était présent. Averti en temps utile, il était là, avec tous les moyens d’action désirables, pouvant tout prévenir et tout empêcher.

À aucun moment il ne voulut intervenir. À aucun moment il ne voulut qu’on protégeât les personnes attaquées. On eu dit qu’il s’amusait de la scène [16].

Le PSF charge le sous-préfet, lui prêtant l’intention de mener les convives à la lapidation puisque le représentant préfectoral n’ordonne pas aux forces de l’ordre d’intervenir . Il demanderait, au contraire, aux participants au baptême de sortir de l’hôtel sans protection, selon le PSF qui écrit dans son hebdomadaire avoir refusé cette sortie. Le préfet puis le ministre de l’Intérieur auraient été joints par téléphone par les dirigeants du PSF qui expliquent que le sous-préfet n’ait protégé les convives qu’après cette intervention au plus haut niveau. Dehors pourtant, « les groupes de gauche ayant commencé à s’écarter et à faire la chaîne au premier rang pour maintenir leurs hommes » permettent ainsi à la garde mobile de se mettre en position pour protéger les convives qui peuvent alors sortir.

La version publique du PSF ne correspond pas au rapport interne qui indique que le sous-préfet rentre dans la salle du banquet pour inviter les personnes présentes sortir sous protection et fait placer les gendarmes en protection [17]. Il n’est nulle part indiqué que le ministre de l’Intérieur ait été sollicité à un moment quelconque de la soirée.

L’évacuation s’achève à minuit. Longue journée pour un baptême.

Un complot ? C’est ce que prétend le PSF : « Transport en cars, appel aux sections des diverses localités, port de matraques, usage de frondes et d’armes diverses, tout indique que l’affaire était montée. »

Les militants antifascistes ont-ils agi de manière concertée et préparé cette soirée mouvementée ? Bien au contraire, puisque même l’autorité préfectorale n’était pas au courant de cette venue, pas plus que les militants du PSF. Seul un petit cercle de dirigeants connaissait la venue de La Rocque. Cela n’empêche pas le PSF de parler de guet-apens, donc de préméditation et de complaisance des autorités envers les « émeutiers ».

Les péripéties du retour du colonel de La Rocque

Vers 21H30, La Rocque est exfiltré par un groupe de 30 à 50 militants qui l’emmènent vers la gare. Des heurts se produisent et les vitres de la porte d’ente de la gare sont brisées. La Volonté Bretonne essaye de transformer en geste héroïque le départ du chef du PSF. Les contre-manifestants auraient investi, selon ce journal, non seulement la place devant l’hôtel de Bretagne, mais aussi la place de la gare, le passage souterrain de la gare, le passage à niveau et plusieurs carrefours de la ville. Le PSF stigmatise une nouvelle fois la neutralité des forces de l’ordre : « le détachement de gendarmes dut rester l’arme au pied, spectateur immobile, derrière les vitres d’une salle d’attente. »

Le transfert du colonel de La Rocque à la gare est particulièrement agité : « pendant ce temps, aux cris de : “ La Rocque au poteau ! “ auxquels répondait la Marseillaise, attaquée par le refrain des groupes spécialisés, encadrés, sous la direction effective d’un agitateur brestois connue à Brest (dès avant les émeutes sanglantes d’août 1935), se ruèrent sur le groupe où était La Rocque, en essayant, par leur masse et par leurs coups, de retarder la marche de ce groupe, de le dissocier et de se saisir de La Rocque [18]. »

Le chef du PSF est alors entouré par ses militants qui essayent de ralentir la contre-manifestation et de protéger le colonel. Ils finissent tant bien que mal à installer le dirigeant du parti dans le train. La Volonté Bretonne accuse les anarcho-communistes d’avoir placé des groupes armés de revolvers et de pavés au cas où le colonel de La Rocque aurait été tenté de fuir par la route :

« TOUT CELA AVAIT ÉTÉ PRÉPARÉ DE BREST : 1 - POUR AVOIR LA ROCQUE SUR LA PLACE DE LA GARE ; 2 - POUR LE CAS OU LA ROCQUE (et en supposant cela, ils le connaissaient mal) AURAIT VOULU “FILER" EN AUTO PAR LA ROUTE, DES ÉQUIPES ARMÉES DE REVOLVERS ET DE PAVÉS ÉTAIENT A PIED D’OEUVRE. C’est l’une de ces équipes qui se fit la main sur la voiture de notre camarade Gombeirt qui eut son pare-brise brisé à coups de revolver, quand il regagnait son domicile

En réalité, ce sont quelques jeunes gens qui s’étant cachés dans des buissons ont lancé des cailloux sur deux véhicules de membres du PSF. Ils ont été mis en fuite par les chauffeurs qui se sont immédiatement arrêtés. Mais point de revolvers.

Le Vel d’Hiv et la natalité

Leclerc a instrumentalisé clairement cette journée au profit de son parti, mais également au sien. Il l’a fait de plusieurs manières :

- trois pages entières du journal régional, La Volonté Bretonne, sont consacrées à l’événement soigneusement préparé et à ses conséquences prévisibles. La tonalité des articles est celle d’une volonté inflexible de résister à la « dictature rouge » ;

- Leclerc, dans de nombreuses photographies, en dehors des clichés de la cérémonie ou du repas, met en scène sa famille et ses très nombreux enfants. Il n’hésite pas à mettre en médaillon dans un article du journal régional un portrait de sa fille Françoise ;

- le baptême tombe bien puisque quelques jours plus tard, dans un meeting national, au Vélodrôme d’Hiver, appelé familièrement le Vel d’Hiv, Leclerc intervient sur la politique familiale et la nécessité de faire de nombreux enfants pour la patrie.

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Leclerc au Vel d’Hiv

Le délégué régional participe effectivement une semaine plus tard au meeting du Vélodrome d’hiver avec La Rocque et M Andriot. Ce meeting est encore une réunion privée à l’attention des cinq fédérations parisiennes du PSF [19].

Leclerc, y prononce un discours plutôt d’actualité en ce qui le concerne puisqu’il y défend une politique nataliste forte stimulée par un aménagement des allocations familiales en faveur des familles nombreuses. Mais la motivation est particulièrement spécieuse :

« Les ministères qui se succèdent mettent tous en avant la nécessité de la défense nationale. Tous font voter des milliards pour assurer la confection du matériel de guerre. On fait des canons, des avions, des navires, et pas un sou pour avoir des enfants qui soient un jour des artilleurs, des pilotes, des marins. Une conception logique de la défense nationale devrait prévoir les besoins en personnel autant qu’en matériel. Une nation sans enfants n’a nul besoin d’armement, sa fin est assurée. »

C’est une vision très particulière de la natalité : des enfants pour pouvoir faire la guerre. Il aborde ensuite le sort des femmes, leur réservant une place de reproductrices :

« Subventions, encouragements, honneurs même ne peuvent suffire à faire admettre par les femmes d’aujourd’hui une maternité répétée.

Il faut rompre avec la mentalité répande qu’une vie ne vaut que par les jouissances qu’elle procure.

Une âme humaine n’est grande que par les services qu’elle rend, par les sacrifices qu’elle consent. Une femme n’atteint à la majesté que lorsqu’elle veut être mère. C’est là son rôle. Ce doit être sa fierté et sa joie. [20] »

Une deuxième partie est en cours d’écriture et me permettra d’aborder un sujet particulièrement sensible sur la caractérisation du PSF et notamment le fascisme.

Portfolio


[1Eugène Leclerc est né à Besançon en 1886. Il se déclare propriétaire-cultivateur à Landerneau et a le grade de chef de bataillon d’infanterie de réserve. Arch. dép. du Finistère, sous-préfet de Brest, 30 octobre 1935.

[2Jean-Paul Thomas, Le Parti social français, élément majeur d’une refonte du système de contrôle politique des droites à la fin des années trente ? in : Les deux France du Front populaire, dir. : Gilles Morin et Gilles Richard, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 130.

[3Chiffres avancés par Bruno Le Roux qui se base sur les procès-verbaux établis dans le cadre de l’enquête sur la reconstitution de ligue dissoute. Voir Le Roux Bruno, Le mouvement Croix de Feu et le P.S.F. dans le Finistère, Mémoire de maîtrise, Brest, CRBC-UBO, 1996, 196 p. La carte publiée par Jean-Paul Thomas indique également un chiffre supérieur à 10000. Jean-Paul Thomas, Les effectifs du parti social français. In : Vingtième Siècle. Revue d’histoire., n° 62, avril-juin 1999, carte 1, p. 77.

[4Arch.dép. du Finistère, 1M227, sous-préfet de Brest, 6 avril 1936.

[5Arch.dép. du Finistère, 1M227, commissaire spécial de Quimper, 1er avril 1936. Le PSF compterait 200 adhérents à Quimperlé en octobre 1936. Arch.dép. du Finistère, 1M227, commissaire spécial de Quimperlé, 16 octobre 1936.

[6Arch. dép. du Finistère, 1M227, commissaire spécial de Brest, 10 novembre 1937.

[7Ce document écrit par le directeur du bureau politique du PSF donne les chiffres des adhérents par département. Voir Jean-Paul Thomas, Les effectifs du Parti social français, Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 62, avril-juin 1999 et David Bensoussan, Combats pour une Bretagne catholique et rurale, Paris, Fayard, 2006, note 66 p. 610.

[8Arch. dép. du Finistère, 1M227, préfet, 25 janvier 1938.

[9Arch. dép. du Finistère, 1M227, commissaire spécial de Brest, 25 janvier 1938.

[10Arch. dép. du Finistère, 1M227, commissaire de police de Landerneau, 4 février 1938.

[11Arch. dép., 1M227, commissaire spécial de Quimper, 7 août 1939.

[12Arch. dép. du Finistère, préfet au ministre de l’Intérieur, 25 janvier 1938.

[13Arch. dép. du Finistère, 1M140, Commissaire spécial de Brest,

[14La Bretagne Ouvrière, Paysanne et Maritime, n° 5, 29 janvier 1938.

[15Arch. dép. du Finistère, 1M227, préfet, 25 janvier 1938.

[16La Volonté Bretonne, 5 février 1938.

[17Arch. dép. du Finistère, 1M227, rapport dactylographié, corrigé à la main, s.d. Dans ce brouillon du rapport établi sur cette journée, il est même mentionné que le sous-préfet est accueilli aux cris « de bourreau et assassin », la mention est ensuite biffée à la main, sans doute jugée trop polémique dans un rapport. Cette mention est rétablie dans le texte final du courrier du préfet au ministre de l’Intérieur, du 25 janvier 1938.

[18La Volonté Bretonne, 5 février 1938.

[19Leclerc est dénommé Levet-Lecler par Le Figaro. Le Figaro, 29 janvier 1938.

[20La Volonté Bretonne, 5 février 1938.

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