Géographie des comités de Front populaire

jeudi 29 décembre 2011, par jps29

Voici une ébauche de carte des différents comités de Front populaire qui se sont constitués dans le Finistère. C’est une version provisoire. Ce type de carte ne peut être produit qu’après avoir fait le tour complet de ses sources. Entendons-nous bien, tout voir est impossible ; il faut simplement éviter de passer à coté d’une source essentielle.

La collecte des informations a été faite à partir du dépouillement de différents journaux, La Bretagne Ouvrière, Paysanne, Maritime du PC, Le Breton Socialiste de la SFIO, le journal des comités de Défense laïque, Défense Laïque. J’ai croisé ces informations avec le résultat de mes recherches aux archives départementales du Finistère, dans la série M.

La carte ne représente pour l’instant que les communes concernées, sans indication d’année de création ou d’intitulé de comité, ce qui n’est pas sans intérêt, notamment par rapport à la prégnance de l’anticléricalisme.

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Cette carte n’est, à priori, pas très bavarde. Mais, à y regarder de plus près, quelques tendances se dessinent. Des questions se posent à l’observateur averti et nécessitent un retour aux sources, pour tenter de comprendre ce que l’on observe. C’est là un des mérites de l’approche cartographique dont je suis un utilisateur peut-être immodéré. La carte peut simplement illustrer un phénomène au sens premier du terme, c’est-à-dire servir d’illustration, pour éviter l’énumération fastidieuse à la lecture. Mais elle a une vertu supplémentaire parfois : l’interprétation de la carte permet de repérer des singularités ou des absences notoires. Encore faut-il être littéralement imbibé par l’objet de son travail. Une bonne connaissance du terrain de recherche est indispensable à ce stade.

Photographie de la manifestation du 12 juin 1936 à Concarneau, un des participants porte une pancarte indiquant « Front populaire Concarneau ». Dans le cortège, la bannière du Comité de défense laïque et un panneau de publicitaire bricolé avec les moyens du bord : « Lisez La Défense ». C’est le journal anticlérical.

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La manifestation du comité de Front populaire à Concarneau

Une démarche cartographique ou statistique ne peut être heuristique qu’à condition d’interpréter les résultats sans idées préconçues. C’est pour cela que les sources sont indispensables après une analyse exploratoire, même d’apparence anodine, comme cette carte aussi simple. Encore faut-il que son sujet de recherche se prête à cet outil. Travaillant sur un département, je peux cartographier les tempéraments, les pratiques, la distribution spatiale des hommes. Le sujet s’y prête parfaitement. Même en histoire politique, une approche cartographique peut apporter des informations intéressantes. J’ai commencé à cartographier l’appartenance politique des maires de l’entre-deux-guerres. La comparaison des cartes montre une érosion du centre au profit à la fois de la gauche et de la droite. Les cartes apportent une vision synthétique sur la manière dont se redistribuent les cartes dans l’espace départemental. J’y reviendrai sur la question de l’évolution des tendances politiques de fond dans le département pendant l’entre-deux-guerres. La cartographie a cependant un inconvénient majeur : la saisie des données qui prend un temps considérable. D’où l’importance d’une critique des sources que l’on souhaite utiliser avant de se lancer dans ce long travail.

Quelles questions soulève cette carte ?

Dans le nord du département, la présence de quatre comités dans la région de Morlaix contraste avec le vide autour de Brest. Le dynamisme des sections locales de la SFIO, entraînées par l’énergie de Tanguy-Prigent n’est pas étranger à cette concentration qui tranche avec la situation de la région Brestoise. Les difficultés pour y mettre en place un comité expliquent cet isolement. Plusieurs composantes du mouvement ouvrier brestois militent contre le Front populaire. Les militants anarchistes bien sur, mais ce ne sont pas les seuls.

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Le contraste avec la région brestoise est encore plus saisissant dans le sud du département, les comités sont nettement plus nombreux. Des zones ou l’influence des communistes est forte, comme Concarneau, Rosporden, Le Guivinec, Douarnenez, mais également dans l’extrême sud, les terres plus radicales sont bien pourvues : Riec-sur-Belon, Quimperlé, Moëlan-sur-Mer.

Il faut maintenant vérifier ces hypothèses tirées de la lecture de la carte. Les résultats viendront compléter l’analyse de la genèse de ces comités, issus dans quelques cas des comités de lutte antifascistes et très souvent portés par des militants laïques, pour qui la dimension anticlérical de l’antifascisme reste essentielle dans le département.

En effet, le Finistère a connu une période très agitée en novembre 1934 à l’occasion d’une tournée théâtrale de la troupe Sédillot [1]. Les pièces jouées étaient particulièrement anticléricales et ne pouvaient laisser les catholiques sans réaction. Cette tournée a eu pour vertu de remobiliser les réseaux anticléricaux du département et aussi, en symétrie, les cléricaux, dont la capacité de mobilisation a démontré la puissance des organisations catholiques. Le lien a été constant, dans la rhétorique des anticléricaux entre cléricalisme et fascisme, comme l’atteste le compte-rendu du congrès départemental des comités de défense laïque du Finistère en 1935 : « Drapier demande que l’on constitue dans chaque canton, ou réunion de cantons, des groupes d’auto-défense contre des menaces analogues à celle s de novembre dernier. Des groupes se sont constitués spontanément. Il s’agit de les organiser régulièrement. Il s’agit uniquement de maintenir la liberté de parole et de représentation théâtrale. Le principe mis aux voix est adopté. Drapier expose qu’après le 6 février, il s’est constitué un comité antifasciste regroupant toutes les organisations antifascistes [2]. » Cet épisode théâtral renforce la conviction des militants laïques quelques mois après les événements de février. La constitution des comités antifascistes, véritables matrices des comités de Front populaire, qui se multiplient alors est directement liée à la réaction des troupes catholiques.

Addendum

J’ai retrouvé la trace de deux autres comités : celui de Plouhinec et celui de Bénodet. Le comité de Front populaire de Bénodet est vraisemblablement le dernier comité créé dans le département, le 13 février 1938. Il a l’originalité d’avoir été fondé par la cellule communiste et le maire, radical-socialiste, ainsi que 4 de ses adjoints [3]. Pourquoi est-ce sinon original du moins étonnant : les relations politiques des radicaux avec leurs autres partenaires du Front populaire sont extrêmement tendues au même moment. Les socialistes viennent de quitter le gouvernement le 13 janvier 1938. Georges Bonnet puis Léon Blum tentent chacun leur tour de former un nouveau gouvernement. C’est finalement Camille Chautemps qui y parvient pour une brève période. Cette période d’instabilité qui marque le début du reflux n’est pas propice à une activité unitaire.

Je réserve la carte mise à jour pour ma thèse.


[1Voir l’introduction de Serge Duigou à La Terre Des Prêtres écrite par Yves Le Febvre, Le Signor, Pont-L’Abbé, 1980, 258 p.

[2Charles Drapier, instituteur et syndicaliste est le secrétaire département des comités et fait preuve d’une infatiguable énergie pour les animer. La défense Laïque, juin 1935.

[3La Bretagne Ouvrière, Paysanne et Maritime, 5 mars 1938.

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