Approche démographique du Finistère au moment du Front populaire

dimanche 11 mars 2012, par jps29

Pourquoi faire une étude de la démographie dans une recherche sur le Front populaire ou plus exactement sur les luttes entre blocs ?

L’évolution de la population marque profondément les esprits dans le Finistère des années vingt et trente. Les acteurs ou plutôt leurs représentants s’en inquiètent très vite comme de Guébriant qui pointe le danger :

« Peut-on nier surtout, qu’en dépit de cette prospérité apparente, la terre de France soit désertée par beaucoup de ses enfants ? Voilà le grand fléau dont l’avenir national est assombri et qu’à tout prix, il faut conjurer, ici, en Basse Bretagne, le mal est moins profond qu’ailleurs, mais nous en sentons la menace et nous voudrions l’écarter alors qu’il en est temps encore peut-être [1]. »

Mais, en même temps, l’Office central de Landerneau veille à ce que la pression démographique ne vienne pas perturber l’équilibre social. Le trop grand nombre de bras, dans le Léon particulièrement, risque de mettre à mal l’équilibre fragile. Les tensions sur le fermage poussent Landerneau, dès 1921, à prendre en main l’émigration vers l’Aquitaine qui manque de bras. En 1929, 6000 personnes quittent ainsi le département [2].

Une enquête menée par les Comités d’action catholique en 1938 confirme les craintes et tire des conclusions pessimistes de l’évolution du monde rural. Parmi d’autres exemples, celui de Plouvorn : 160 personnes avaient plus de 66 ans en 1906, 245 atteignent cet âge en 1936. Dans le même temps, le nombre des enfants de moins de dix ans s’effondre de 416 à 282. Sur 12 mariages prononcés à Ploudaniel en 1937, seuls deux restent à la terre [3].

Le monde rural se vide. Cependant, il ne faut pas généraliser, la situation est très contrastée, comme l’indiquent les cartes de l’évolution entre 1911 et 1931 et entre 1921 et 1936. Il est donc nécessaire d’approcher au plus près de la réalité.

Photographie de l’année 1936

Pour examiner la situation démographique, j’ai utilisé la cartographie et une touche de statistique.

La boite à moustache ou boxplot [4] de la population communale recensée en 1936 montre la distribution de l’effectif des communes. Les points rouges signalent les communes qui ont une valeur exceptionnelle ou plutôt atypique. Elles sont donc représentées en dehors de la boite. Ces communes apparaissent deux fois, une fois en rouge et une autre fois dans la projection de points en grisé. C’est par exemple le cas de Brest, tout en haut. Les autres communes se rangent dans chacun des quatre quartiles qui regroupent chacun, par définition, 25 % des communes. Le premier quartile est représenté par le trait rouge du bas. J’ai également projeté un nuage de point en grisé sur le graphique dans lequel chaque point représente une commune.

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Population communale du Finistère en 1936.

Voici le résumé statistique de la boite à moustache qui donne la taille moyenne des communes ainsi que les limites de classes de chacun des quartiles :

Taille des communes du Finistère en 1936
Min. 127
1er Qu. 949
Median 1526
Moyenne 2514
3e Qu. 2723
Max. 79342

Une boite à moustache est surtout intéressante quand il est possible de faire des comparaisons. Voici une série de boites à moustaches représentant les recensements du Finistère enter 1901 et 1936. Que peut-on y constater : le déclin démographique, après une longue ascendance, à partir de 1921. La médiane des boites à moustache tire vers le bas la population moyenne par commune.

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Evolution de 1901 à 1936.

Première carte : la densité de population :

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La densité de population en 1936.

Quelle discrétion utiliser pour représenter la répartition communale de la population ?

- la méthode des quantiles, avec des effectifs de classe égaux, donne une carte qui reflète la réalité du terrain, mais n’est pas synthétique et d’interprétation difficile. Le premier quantile va de 0 à 2231. Comme la commune la moins peuplée compte 127 habitants, une telle classe est bien trop hétérogène.

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Population en 1936, représentation par quantiles.

- l’indice de Jenks [5] apporte d’autres informations. La construction d’une telle carte permet de rendre compte d’une disparité forte entre une majorité de communes faiblement peuplées et quelques communes qui se détachent, en dehors des grands centres urbains que sont Brest, Concarneau, Douarnenez, Morlaix, Pont-L’Abbé, Quimper et Quimperlé.

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Population en 1936, indice de Jenks.

Plusieurs points intéressants à relever à l’analyse de cette carte.

Plouhinec : les usines liées à la pêche, comme Penmarc’h, plus au sud, dans le Pays Bigouden.

Et l’évolution ?

Les courbes des naissances et des décès sur une période courte, de 1914 à 1919 révèlent de manière incontestable deux phénomènes majeurs qui ont marqué cette période :

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Naissances et décès entre 1914 et 1936.

- la guerre a tué et beaucoup tué. Georges Callon, seul à avoir avancé un chiffre, estime à 31000 le nombre de morts [6]. Pour le Léon, Elégoet chiffre à 22-25 % des mobilisés, contre 16 % pour le reste de la France, le nombre de ceux qui ne sont pas rentrés [7]. Mais elle a également pesé sur la natalité en réduisant les classes d’âges, en âge de procréer, qui ne sont pas revenues dans leurs foyers. ;

- alors que courbe de la mortalité, au sortir de la guerre, reste globalement stable, le taux de natalité remonte en 1929 au niveau qu’il avait quitté en 1914. Puis, immédiatement, il se rétracte de manière constante, année après année.

Quelles explications donner ? Pour cela, il faut se replonger dans l’analyse cartographique. J’ai donc réalisé deux cartes

Comparons cette évolution entre deux dates. Première carte, entre 1911 et 1936 pour mesurer sur 25 ans le phénomène de désertification engendré à la fois par la guerre et le départ des campagnes ou des communes rurales :

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Evolution de la population entre 1911 et 1936.

Ensuite entre 1921 et 1936 :

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Evolution de la population entre 1921 et 1936.

Seul département français à connaître un excédent de population en 1919, le Finistère régresse cependant à partir de la même année. Le taux des naissances y est de 25,6 pour mille en 1921 [8] pour se réduire à 18,4 pour mille quinze ans plus tard. Le Finistère reste pourtant le département le plus nataliste en France en 1936.

L’évolution du taux de mortalité n’explique pas non plus les mécanismes à l’œuvre. Celui-ci reste inférieur à la moyenne nationale : 14,6 pour mille contre 16,4 pour mille au niveau national pour la période 1926-1935. La mortalité infantile explique cette différence puisqu’elle est de 60,8 pour mille dans le Finistère, contre 80 pour mille [9].

L’émigration reste la seule variable explicative dans un département qui ne connaît qu’une immigration résiduelle. Par contre, l’excédent d’émigration est de 22 413 personnes lors du recensement de 1936. Il était de 29 202 pour la période 1926-1931. Malgré la crise et son corollaire, le chômage, l’émigration reste à un niveau très élevé.

Informations techniques

Les cartes :

Je me suis initié à Qgis, après avoir suivi le séminaire sur les Systèmes d’information géographique de l’École Doctorale des Sciences de la Mer, organisé à l’Institut Universitaire Européen de la Mer, par le laboratoire Géomer, du 1er au 3 décembre 2010. L’outil utilisé était Arcgis 9.

Plus modestement, je me suis servi de cette formation pour travailler sur Qgis, dont j’utilise la version 1.7, « Wroclaw ».

Les boites à moustache

Ces boites ont été réalisées avec R et la libraire ggplot2.

Portfolio


[1Compte-rendu du XIIe congrès national des syndicats agricoles tenu à Quimper le 12 octobre 24, Brest, 1925.

[2Suzanne Berger, Les paysans contre la politique, p. 141.

[3L’action catholique du Diocèse de Quimper et du Léon, n° 53, avril 1938.

[4J’en ai expliqué la construction ici. Je ne reviens pas dessus.

[5Les classes sont calculées avec l’indice de Jenks-Coulson. Discrétisation qui vise à minimiser la variance intra-classes et à maximiser la variance inter-classes selon une procédure itérative. Ce calcul de discrétion a pour effet de produire des classes homogènes, à condition que les effectifs n’aient pas d’individus ayant des valeurs extrêmes.

[6Georges Callon, Le mouvement de la population dans le Finistère 1831-1920, Quimper, Bulletin de la Société archéologique du Finistère, Tome LXII, 1935, p. 11-52.

[7Louis Elégoet, Le Léon : Histoire et géographie contemporaines, Quimper, Palantines, 2007, p.158.

[8Soit 30 % de plus que la moyenne nationale. Arch. dép. du Finistère, 1N 157.

[9Martine Ségalen, Quinze générations de bas-bretons, Paris, PUF, 1985, p. 51-52.

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