La permanence politique

dimanche 3 février 2008, par jps29

Dans ses tableaux politiques de la France de l’Ouest, André Siegfried relève le poids des traditions et la résistance de la terre finistérienne aux changements politiques avant la Grande Guerre :

« L’Ouest perpétue des manières d’être et de sentir qui sont d’autrefois plus que d’aujourd’hui. De là son charme de vieille France et cette paresse d’évolution, qui fait que les changements ne s’y produisent ni de la même façon, ni avec la même rapidité qu’ailleurs. On s’y meut dans l’atmosphère du passé, et ce sont les luttes du passé qui y continuent, sans que les forces de résistance aient été jusqu’ici sérieusement entamées. »

Evolution lente sur un socle ancien qui n’est pas balayé. L’apparition de nouveaux partis s’inscrit dans cette continuité :

« Avec le temps, les vieux problèmes s’usent ou se résolvent, tandis que des problèmes nouveaux se posent ; des classes sociales nouvelles apparaissent, ou bien ce sont des groupes qui, jusqu’alors confondus dans la masse, prennent conscience d’un intérêt collectif spécial et se constituent à part, en marge des autres ; c’est par ce procédé de véritable scissiparité que le parti radical s’est formé sur la gauche du parti républicain et le socialiste sur la gauche du radical. Il y a là une création perpétuelle qui surgit à mesure que le lendemain surgit de la veille ».

L’entre-deux-guerres ne varie pas de ce point de vue. On constate entre la gauche et la droite une continuité des résultats électoraux et des rapports de force politiques qui n’évoluent que très peu. La société rurale se caractérise par un comportement majoritaire, c’est-à-dire que les candidats hostiles au mode politique dominant sont électoralement laminés. A tel point que dans le Léon, la gauche ne présente que rarement des candidats et que la droite ne tente jamais sa chance dans le Trégor, vieille terre radicale.

Par le canal de « Landerneau » et de l’Eglise, la droite maintient ses positions. La 3e circonscription de Brest est l’exemple le plus frappant de cette hégémonie. Le P.C.F. se maintient en 1932 puis le candidat de droite se retrouve seul :

BREST III 1928
P.C. 1,74 4,77
S.F.I.O. 6,61
R.G. 7,20
U.R.D. 55,72 60,60 59,13
Abstentions 25,11 28,71 32,16

L’Eglise.

Pendant l’entre-deux-guerres, l’Eglise s’inquiète de la baisse de la pratique religieuse. Celle-ci régresse effectivement mais demeure malgré tout à un niveau exceptionnel.

Dans quatre cantons seulement (Brest, Concarneau, Plouigneau, Huelgoat) moins de la moitié de la population assiste à la messe. Pourtant l’Eglise se crispe et cherche à s’opposer à toutes les transformations dans la vie sociale
qu’elle estime nuisibles. L’exemple le plus connu et en même temps le plus révélateur est le mandement de Monsieur Duparc, Evêque de Quimper. Celui-ci décide de lancer une campagne contre les idées véhiculées par la presse, et
contre les « occasions de désordres abominables, de véritables écoles de corruption » que représentent à ses yeux les salles de danse et les transports en commun où se côtoient des personnes de sexe opposé.

L’affaire dépasse les frontières du département, provoquant indignation ou ironie, comme s’y emploie Le Canard Enchaîné.

Nombreux sont les prêtres, comme celui de Landéda, en mars 1932, à menacer d’excommunication les propriétaires de salles de bal.

Le désir de contrôle et d’intervention va plus loin. Le cléricalisme, « le système politique qui fait de l’autorité ecclésiastique une arme politique » (André Siegfried), est une réalité incontournable. Du taolenn sans nuance qui
désigne le vote anti-chrétien à l’incitation plus explicite le dimanche en chaire, à choisir le bon candidat, la palette des interventions politiques du clergé est très large.


Les hommes d’église vus par les anticléricaux, au travers d’un article de leur journal, Défense Laïque :

« Les curés de Bretagne, et principalement ceux du Léon, n’ont pas les ventres aimables ni les figures réjouies de certains desservants de la campagne. Ce ne sont pas des prêtres de salon. Ce sont des militants. Solides, le visage rudement taillé, ils prennent possession du sol qu’ils foulent d’une large semelle. Ce ne sont ni des curés mondains, ni des prêtres d’opérette. Ce sont des soldats. Ils en ont la discipline. Ils en ont la rudesse.

Dans les villages, ce sont eux qui commandent. Il n’y a ni maire, ni juge de paix. Ou, plutôt, le maire et le juge de paix n’exercent leur charge que sous la surveillance du curé ».


Agir.

L’Eglise contrôle bon nombre d’associations. La plus militante, le Comité d’Action Catholique, a organisé en 1924 un rassemblement de 20000 personnes contre la politique laïque du Cartel des Gauches. Elle récidive en 1926 avec 35 000 personnes. Avec 40 401 adhérents en 1934, le Comité d’Action Catholique reste dynamique et mobilisé à la veille du Front Populaire.

Une kyrielle de groupes quadrille le terrain et forme l’aile militante prête à se mobiliser contre l’adversaire. Voici ce qu’en dit le Préfet en décembre 1934 : « Ce sont les "Jeunesses catholiques" qui en forment la base, et à leur tête
elles ont, dans quelques communes où existent des sections, le ou les vicaires et quelquefois le recteur. Elles n’ont aucun frais à débourser
[ ... ]. Tous ces patronages sont constitués en sociétés de préparation militaire agréées, bénéficiant d’exonération de taxes et d’impôt [ ... ] et parfois de subventions ».

La frontière est étroite entre l’intervention politique et religieuse :

« A Landerneau, le 29 novembre, 3 000 personnes seulement ont été mobilisées, mais il y a des plans prévoyant l’alerte de 5000, 10000, 20 000 manifestants et plus [... ]. 25 000 étaient prévus pour la manifestation du 23 courant à Landerneau. Il ne faut pas croire que ces "catholiques" ne sont appelés à marcher que pour la défense de la religion et des libertés religieuses. C’était les mêmes qui étaient mobilisés lors des manifestations agricoles de 1933 ; et ce sont eux qui demain répondront à l’appel de leurs chefs, sous quelque prétexte que ce soit » continue le Préfet qui s’inquiète d’une telle capacité de mobilisation.

L’extrême-droite.

L’Action Française décline rapidement après la grande guerre. Malgré la mise en place d’une Fédération départementale en 1928, ses effectifs stagnent et ne dépassent pas les 300 membres. La mise à l’index par le Pape en 1926 de
cette organisation lui a retiré le soutien public du clergé. La dernière grande manifestation de l’Action Française, avec Léon Daudet, attire encore de 2 000 à 3.000 personnes à la fin de l’été 1933 à Saint-Goazec. Après ce chant du cygne, son activité reste résiduelle.

Manifestation de l'UNC

Les Croix de Feu, qui apparaissent en 1933, végètent quelques années avant de devenir une force politique réelle sous le Front Populaire.

Les Dorgéristes ont la particularité de ne s’adresser qu’aux paysans. Sur fond de crise économique, leur développement est rapide. Le mouvement naît en 1929, stimulé par la forte personnalité de Dorgères. Ses lieutenants dans
le Finistère, les frères Divanach, construisent un réseau serré de Comités de défense paysanne. Une véritable structure militaire « Les Chemises Vertes », leur sert de troupe de choc de plusieurs milliers de membres. Liés à l’Office Central de Landerneau, - les dorgéristes constituent une menace sérieuse pour les antifascistes finistériens.

Saisie-vente à la ferme des frères Divanac’h. Penhars. Février 1936.

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