La société rurale

samedi 19 janvier 2008, par jps29

Une société majoritaire et fragile.

La société rurale reste très largement majoritaire pendant l’entre-deux-guerres. A première vue, on ne peut qu’être frappé par un comportement collectif homogène - ou presque - de cette société. Voici un groupe essentiel par son nombre et son poids économique qui réagit souvent comme un seul homme. En fait, la société rurale est largement atomisée, vivant en repli sur elle-même, se méfiant des contacts avec l’extérieur et subissant dans un silence apparent la lente désagrégation de ses assises. Isolée et méfiante, elle confie à d’autres le soin d’assurer les échanges avec le monde extérieur. Les notables ruraux ont bien compris et su utiliser cette délégation de pouvoir. Ils sont devenus les passages obligés, les filtres économiques et politiques entre la société urbaine et la société rurale. D’où cette impression réelle mais complexe de société monocomportementale.

Une société majoritaire : La population active agri- cole, avec 224 105 personnes en 1931, représente 56010 de la totalité des actifs. Ces chiffres n’incluent pas les emplois induits en amont et en aval. La population rurale atteint, elle, 71,20% de la population finistérienne. Les groupes sociaux sont nettement différenciés. 62 % sont des propriétaires ce qui inclut des degrés très variables d’aisance entre le sommet, l’aristocratie paysanne comme les « Julots » du Léon, et les petits propriétaires-fermiers. Au-dessous, les fermiers, et au bas de l’échelle, les ouvriers agricoles encore très nombreux (85 000 en 1930).

Une société isolée : Si dans l’ensemble du territoire français, la population éparse ne représente plus que 28 %, dans le Finistère, cette catégorie atteint 56 % (dans le bassin de Châteaulin, 71,6 % ). L’isolement est renforcé par une difficulté de circulation encore réelle, par un paysage morcelé, par des antagonismes toujours vivaces entre pays aux coutumes et vêtements différents, ... Seul lien d’échange et d’ouverture, la foire et le marché connaissent une baisse de fréquentation avec les marchands qui viennent maintenant directement dans les fermes acheter les surplus agricoles.

Une société fragile : La part de la production agricole mise sur le marché peut être estimée au mieux au tiers de la production totale. L’agriculteur produit principalement pour lui-même. Quand il achète du matériel, il passe presqu’exclusivement par la coopérative, autrement dit par Landerneau. La faiblesse des revenus monétaires et l’endettement soumettent l’agriculteur aux aléas du marché. Que les cours s’effondrent et le point de rupture financier est rapidement dépassé. C’est ce qui arrive en 1932, après une première baisse des prix agricoles en 1926 qui avait fragilisé les budgets paysans.


Dans l’échelle des valeurs de la société rurale, le travail rejoint l’amour de la famille et de la patrie. Le texte écrit en 1929 par Yves Caill, président de l’Office central, conseiller général et maire de Plouzévédé, l’illustre parfaitement : « Les bretons ont asservi la terre ingrate sur laquelle ils sont nés. Pour triompher de la nature rebelle, ils ont puisé leur force morale dans l’amour du travail et le sentiment du devoir consciencieusement accompli. Voilà pourquoi ils ne craignent pas d’asseoir à leur table de nombreux enfants, car ils se rendent bien compte que c’est sur eux que repose l’avenir de la cité et qu’ils sont la meilleure sauvegarde de la patrie ».


Contre les saisies-ventes


Petits propriétaires et fermiers ont souffert plus que les autres de la crise. Les loyers ont considérablement été réévalués au cours des années vingt. Masson lit à la tribune de la Chambre en fin d’année 1931 une lettre révélatrice des difficultés auxquelles s’affronte souvent avec désespoir cette catégorie :

« En 1930, j’ai loué une ferme de contenance de 30 hectares tout compris [...]. Avant la guerre, la ferme était louée 2500 et maintenant je paye mon fermage 18 000 francs. Le cas n’est pas isolé. Comme nous avons eu deux années de mauvaise récolte, les denrées sont de qualité inférieure, les prix sont ridiculement bas et les bêtes sont vendues à un taux en dessous de leur valeur réelle. Je dépense 5 000 francs en engrais pour mes céréales. J’avais 14 hectares en blé et j’en ai récolté pour 16000 francs en tout. Je n’ai même pas le bénéfice püur payer mes engrais. »


La crise

Le graphique ci-dessus permet de distinguer les phases successives de progrès et de régression de l’économie paysanne. La seconde chute des prix des produits agricoles est sans conteste la plus grave. Commence un cycle infernal pour de nombreux paysans. Ne pouvant plus vendre en récupérant au moins leur mise de fond, ils réduisent les achats en engrais et en semences, n’empruntant plus pour investir ( les prêts à long terme de la Caisse Régionale du Crédit Agricole passent de 979 000 francs en 1932 à 104 000 francs en 1935) et donc réduisent leurs capacités de production. Beaucoup ne veulent plus vendre et stockent en attendant une hausse des cours : en décembre 1934, les récoltes de blé de l’année précédente n’ont pas encore été écoulées.
Même le riche Léon est touché : les exportations de choux-fleurs diminuent de cinq fois en volume entre 1931 et 1934.

L’effet le plus spectaculaire de la crise : la diminution des actifs prend une importance considérable.

1931
Population active agricole 224 105 184 572 - 39533
Salariés agricoles 84 864 63 868 - 20996

Devant l’importance de la crise, le monde rural réagit. Sa conception d’une société paysanne partageant les mêmes intérêts l’entraîne à chercher les responsables hors de ses rangs. La droite et l’extrême-droite lui désignent inlassablement les boucs-émissaires : le monde ouvrier.

L’analyse que Dorgères avance sans fard : « il n’y a pas de solidarité entre l’ouvrier des villes et le paysan, il y a exploitation du deuxième par le premier », l’ensemble de l’élite rurale la partage. Au-delà de l’ouvrier, c’est la ville, l’autre société qui pervertit et exploite le paysan.

Ainsi la crise radicalise à droite la majorité des campagnes et participe à l’isolement de ce monde qui se referme sur lui-même.. L’exception la plus notable à ces comportements, le Trégor, s’explique par un éloignement du presbytère et du château. L’organisation syndicale de Landerneau recule devant les structures collectives mises en place par Tanguy Prigent.

Landerneau

28 syndicats locaux s’unissent en 1911 pour peser d’un poids plus grand dans les diverses négociations (achat d’engrais, dè semences ... ). En octobre 1912, se tient à Landerneau le premier congrès de l’Office central des oeuvres
mutuelles du Finistère, lié à l’Union des Syndicats Agricoles
du Finistère. Au lendemain de la guerre, l’implantation de l’Office Central se poursuit :

DEVELOPPEMENT DE L’OFFICE CENTRAL

Année Syndicats Membres Chiffre d’affaire
locaux en milliers de F
1919 3600 751
1920 66 6 800 3 583
1921 100 8 000 3 888
1922 112 9 500 5 743
1923 116 7 937
1924 137 12 600
1925 153 15 000
1926 180 19 300 30 648
1927 292 29 171 32 433
1928 392 33 600 38 400
1929 435 36 401 59 158
1930 474 39 818 78 271
1931 76 934
1932 513 41 074
1933 531 41 574 52 456
1934 538 42 703 60 698
1935 55 047
1936 85 076
1937 557 43 886
1939 569 218 143

Source : S. Berger « Les Paysans contre la politique » p. 113.

Pour maintenir un cordon sanitaire autour des campagnes, l’Office Central contrecarre ou anticipe toutes les initiatives de l’Etat qu’il considère comme l’élément organisateur de la déstructuration de la société rurale. L’intervention de Landerneau touche tous les terrains. Des services
d’achat et de vente, l’enseignement agricole, des associations de crédit, des fonds d’assurance et de retraites ... s’offrent à la demande paysanne ; il n’est donc pas nécessaire d’aller chercher ces services à la ville, d’autant qu’une partie d’entre eux fonctionnant au mépris de tout souci de rentabilité mettent ces prestations à des prix défiant une improbable concurrence.

Organisation corporatiste, Landerneau se veut interclassiste. Tant bien que mal, la cohésion sociale du groupe se maintient. Cette faculté d’adaptation permet à Landerneau d’aider Dorgères à lancer son mouvement et ainsi de le
contrôler. De Guébriant peut se permettre d’appeler le chef des « Chemises vertes » son « ministre de la guerre ». Même les Croix de Feu - PSF, mouvement pourtant plus urbain dans son recrutement, sont trop proches de « Landerneau » (leur secrétaire général pour le Finistère et les Côtes du
Nord travaille à l’Office Central en 1938) pour qu’il s’agisse d’une simple coïncidence.

Chaque grande manifestation paysanne est l’occasion pour les obligés de « Landerneau » de montrer leur attachement au contre-pouvoir rural. Quand « Landerneau » organise un rassemblement de 8 000 personnes à Quimper, le 29 janvier 1933, les dirigeants politiques de droite se pressent auprès de De Guébriant à la tribune ; parmi eux, Trémintin (PDP) et Inizan (URD). En fait, on peut résumer l’entre-deux-guerres sur la question des centres effectifs de pouvoir à deux pôles. D’un côté, De Guébriant et l’Office Central qui règne en maître avec l’aide de l’Evêché sur la majeure partie du territoire départemental. En face, le représentant de la République, le Préfet, ne peut souvent que composer, sachant que le rapport de force n’a jamais été en sa faveur.

La permanence politique

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