Historiographie en image du Front populaire

vendredi 1er janvier 2016, par jps29

En ce début du mois de janvier 2016 commence l’année du 80e anniversaire du Front populaire. Mais le temps passant, l’événement perd en apparence peu à peu de son attrait. Je ne devrais pas écrire cela puisque je viens de terminer une thèse qui traite justement du Front populaire [1]. Pour autant, les travaux et publications annoncés sont loin d’être légion. Et pour tout dire à peu près inexistants.

Quand on se penche sur l’historiographie du Front populaire, l’approche par les Ngrams donne une image assez fidèle de son évolution dans le temps. L’activité éditoriale, y compris universitaire, est de fait intimement liée à des cycles mémoriels qui viennent ponctuer les dates anniversaires. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l’étude du Front populaire fait l’objet de publications diverses par vagues décennales. Ouvrages, articles ou actes de colloques se succèdent avec ce tempo assez strictement commémoratif. La preuve par l’image :

Il est intéressant de comparer la courbe de l’historiographie du Front populaire avec celle d’un autre événement plus contemporain : mai 1968. Ces deux moments historiques ont connu des grèves suffisamment massives pour que leur soit accolé la caractéristique de « grèves générales ».

Activité éditoriale et activité mémorielle

Dans son ouvrage sur le Front populaire [2], Frédéric Monier évoque le caractère exceptionnel de cet événement qui ne ressemble pas aux deux précédentes victoires électorales de gauche. Il parle en effet du Bloc des gauches de 1902 et du Cartel des gauches de 1924. L’utilisation de Google Ngram Viewer (avec toutes les réserves rappelées sous le graphique) confirme le caractère effectivement exceptionnel du Front populaire ou, au moins, de l’activité éditoriale qui y est liée. Une simple recherche des occurrences des termes « Front populaire », « Cartel des gauches », « Bloc des gauches » montre bien que l’événement « Front populaire » a généré la publication d’ouvrages faisant référence à ce moment historique en bien plus grand nombre que les deux précédents épisodes électoraux d’une victoire des gauches :

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Ngram et l’activité mémorielle

On ne peut pas parler de cycle mémoriel pour les épisodes de 1902 et 1924.

Ce n’est bien sur pas une découverte et montre bien l’intérêt à la fois de publier sur une période de notre histoire qui cumule une victoire électorale de la gauche et un mouvement social d’une ampleur nouvelle. Cet intérêt s’est aussi nourri de la charge affective liée aux acquis sociaux qui y sont attachés. Ceux qui publient s’intéressent (que ce soit en positif ou en négatif) au sujet auquel ils consacrent du temps. Mais l’activité éditoriale correspond également à un besoin d’information des lecteurs.

La comparaison des courbes permet de relever des similitudes et une différence importante. L’aspect mémoriel est commun aux deux courbes concernant 36 et 68 : en 1966 en 1976, en 1986, en 1996 et en 2006, le nombre d’ouvrages évoquant le Front populaire est particulièrement important pour décroître à chaque fois pendant une décennie. Quand on regarde ce qui se passe pour mai 68, le phénomène est certes, pour l’instant, moins tranché mais nous pouvons remarquer une petite tendance à l’inflation éditoriale en 1976, en 1986 ainsi qu’en 1996.

Relevons quand même que le début des années 1990 tranche un peu avec le cycle décennal. Il faudrait regarder de plus près cette période pour essayer de comprendre cet épisode atypique. Par contre, en 2008, la courbe croit de manière beaucoup plus accentuée et beaucoup plus haut que les précédentes phases. La progression est telle que la courbe de mai 68 coupe celle décroissante de 1936 et finit par la dépasser. Nous sommes peut-être là à un moment de passage de témoin entre deux événement hautement chargés d’affect dans la mémoire collective.

Ce qui est remarquable dans la courbe sur 1936 et donc sur le nombre d’occurrences « Front populaire » paru dans les ouvrages en français, c’est qu’on peut y discerner deux moments : jusqu’aux années 1970, la tendance est ascendante. L’année 1976 est l’année du plus grand nombre de parutions. Depuis, la tendance est inversée. Il n’y a pas assez de recul bien évidemment, mais il semble que l’intérêt pour le Front populaire diminue maintenant alors qu’au contraire celui pour mai 68 semble progresser. Il faudra cependant attendre quelques années pour vérifier si l’activité éditoriale autour de mai 68 ne s’est pas épuisée après un 40e anniversaire.

Voilà pour les ressemblances entre les deux courbes. Mais il existe une différence importante entre celles-ci qu’il est indispensable de souligner. En effet, il est intéressant de constater qu’au moment même de l’événement en 1936 les ouvrages citant l’événement en cours sont en nombre important : la crête du Front populaire est la troisième en importance sur l’ensemble de la courbe. Nous observons au contraire que l’événement de mai 68 met un certain temps à décoller d’une activité éditoriale de faible niveau.

La courbe pour mai 1968 suit une même logique mémorielle et finit par se rapprocher de celle du Front populaire. Un événement semble chasser l’autre, du moins en tendance.

Cependant l’historiographie montre que les préoccupations contemporaines influent toujours sur la production universitaire. C’est ce qu’affirme avec raison Antoine Prost quand il évoque l’« historicité des questions historiques » [3]. De même, l’accès à des archives inexploitées peut susciter des recherches nouvelles sur une période clé de notre histoire [4]

Les courbes peuvent donc encore évoluer à la hausse selon l’actualité. Rien n’est figé même si la décrue est indéniable à l’aube de cette année anniversaire.


[1La référence bibliographique : Jean-Paul SENECHAL, Finistère du Front populaire, lutte pour l’hégémonie et logiques de blocs, thèse de doctorat en histoire contemporaine, UBO, 2015, 1175 p.

[2Frédéric Monier, Le Front populaire, Paris : La Découverte, 2002, 124 p.

[3Antoine PROST, Douze leçons pour l’histoire, Points histoire, Le Seuil, Paris, 1996, p.90.

[4Voir Serge WOLIKOW (dir.), Une histoire en révolution ? Du bon usage des archives, de Moscou et d’ailleurs, Paris, Editions universitaires de Dijon, 1996, 315 p.