Monsieur le Président, Messieurs les membres...

samedi 14 novembre 2015, par jps29

La soutenance de la thèse s’est tenue le vendredi 13 novembre à 14H00. A l’issue de sa délibération, le jury m’a accordé le titre de docteur de l’Université de Bretagne occidentale, avec la mention très honorable avec les félicitations du jury.

Voici l’exposé de soutenance.

Monsieur le Président, Messieurs les membres du jury,

La thèse que j’ai l’honneur et le plaisir de présenter devant vous est intitulée « Finistère du Front populaire, lutte pour l’hégémonie et logique de blocs ».

Je vous remercie pour l’intérêt que vous avez bien voulu porter à mon travail en acceptant de prendre part à ce jury et en me permettant de présenter cette thèse de doctorat.

L’impétrant en action

Je souhaiterais également, au préalable, remercier M. Bougeard pour le soutien qu’il m’a apporté tout au long de ces années et pour les nombreux encouragements qu’il m’a prodigués. Je remercie enfin mes proches et tous les amis qui m’ont fait le plaisir d’être ici présents aujourd’hui.

Je commencerai cet exposé par introduire l’objet de ma recherche et expliciter la construction de la problématique.

J’aborderai ensuite la question des sources ainsi que celle des outils et concepts que j’ai utilisés, pour en évoquer les principaux résultats à mes yeux et en défendre les apports significatifs.

Je conclurai alors sur l’intérêt que j’ai trouvé à entreprendre une telle recherche.

# 1 - Présentation de l’objet et problématique

Le mémoire que je défends devant vous a une histoire. J’avais commencé une recherche sur le Front populaire dans le Finistère voici une vingtaine d’années. J’en avais publié les principaux résultats de manière très synthétique dans un petit ouvrage abondamment illustré. Mais je m’étais alors plus particulièrement préoccupé de l’évolution du mouvement ouvrier, n’abordant qu’à la périphérie l’implication des autres acteurs.
Dans cette première approche se dessinait déjà, en arrière-plan, le triptyque qui m’a accompagné pendant toute ma recherche : Landerneau et le monde rural, le cléricalisme en mouvement et une société urbaine en mutation.

Lors de ces premières recherches, j’avais pu constater à partir des sources, mais également des travaux qui abordaient la période de l’entre-deux-guerres — je pense notamment à l’ouvrage de Suzanne berger — combien les confrontations étaient exacerbées dans le Finistère.

Reprenant en 2010 ce projet à peine entamé, je me suis rendu compte qu’il était beaucoup plus pertinent d’en renverser les termes pour en élargir la perspective. Partant d’une étude du « Front populaire dans le Finistère » j’ai donc privilégié une recherche sur le « Finistère du Front populaire ».

Mais ce choix n’est pas simplement qu’une question de sémantique.

De fait, le terrain d’observation, avec ses spécificités fortes, s’est trouvé particulièrement favorable à l’analyse des rapports entre les différents groupes sociaux. Certaines caractéristiques sociales, politiques et économiques du Finistère en font un objet d’étude privilégié. Le département est en effet profondément marqué par la centralité persistante de la question laïque, la puissance du syndicalisme paysan et la place spécifique du cléricalisme.

Cette inversion de la perspective a eu de plus l’avantage de s’inscrire dans une évolution historiographique du Front populaire dépassant une simple description centrée sur le mouvement ouvrier et ses organisations ou toute vue surplombante, pour déboucher sur l’analyse d’un conflit entre deux France.

La confrontation d’intérêts opposés a alimenté, de manière dialectique pourrais-je dire, des stratégies d’affrontements se nourrissant les unes les autres. Par-delà même, leur prise en compte inscrit la problématique dans la continuité des travaux sur « Les deux France du Front populaire », pour reprendre le titre du colloque qui s’est tenu voici une dizaine d’années.

La construction définitive de ma problématique résulte donc de la rencontre entre deux préoccupations :

- La première : analyser en termes de rapports de force comment les différentes composantes de la société réagissent face à un événement aussi générateur de tensions que le Front populaire dans un département majoritairement catholique et rural.

Et porter un regard particulier, dans ce cadre, à la manière dont les mondes ouvriers se sont inscrits dans une dynamique nationale.

- Ma seconde préoccupation a été de trouver des outils pour appréhender cette structuration complexe.

La configuration politique et sociale s’apparentant dans le Finistère à une véritable logique de blocs où transparaissent des velléités de contre-sociétés, il me fallait questionner ces logiques à l’œuvre.

Le passage par les sources m’a conduit à en préciser et à en nuancer le constat.


Le jury : Christian Bougeard, Gilles Richerd, Jean Quellien et Jean Vigreux

# 2 - Les sources et la construction de la problématique

Les sources participent à la construction de la problématique. Une fois cette dernière arrêtée dans ses grandes lignes, l’analyse des sources m’a permis de tester la validité de cette approche par les rapports de force.

J’ai travaillé en premier lieu à partir d’un ensemble de sources classiques englobant les fonds des archives départementales fort complètes et ceux de diverses archives municipales.

J’ai également consulté les comptes rendus des congrès ouvriers, la Statistique générale de France, les bulletins du ministère du Travail à la Bibliothèque nationale de France.
La presse, cet appareil d’hégémonie, a été largement sollicitée, qu’elle soit d’information, d’opinion ou professionnelle — par sondages pour la partie de l’entre-deux-guerres précédant le Front populaire, de manière plus exhaustive pour les années 1936 à 1939. L’accès en ligne à La Dépêche de Brest, comme aux différentes éditions de L’Ouest-Eclair, a été également pour moi une aide précieuse dans la seconde partie de mon travail.

Mais ce qui a éclairé le plus ma problématique et l’a fait évoluer, ce sont les sources consultées aux archives diocésaines de Quimper et Léon. L’intérêt permanent de la direction des œuvres pour les statistiques et les enquêtes m’a offert l’opportunité d’accéder à des données nombreuses et variées qui m’ont été particulièrement utiles.
Julien Le Goasguen, directeur des œuvres et organisateur hors pair, a laissé une correspondance et des rapports essentiels à l’appréhension du cléricalisme en action.
C’est le croisement entre l’ensemble de ces sources qui permet de prendre conscience des dynamiques à l’œuvre et d’essayer de les interpréter.

Ceci étant dit, d’autres sources auraient pu être consultées. Le cadre actuel de la thèse limite malheureusement fortement le souci d’exhaustivité, au regard du temps et du volume contraints.

Je me suis notamment posé la question d’une recherche dans les fonds des Archives nationales ou ceux rapatriés de Moscou. Cependant, à partir du dépouillement des fonds des archives départementales, j’ai pu constater leur richesse pour l’ensemble de la période. Les « brouillons » des rapports mensuels du préfet m’ont, par exemple, permis d’accéder aux informations transmises à l’appareil central d’État. Dans le temps qui m’était imparti, les inventaires de la série F7, consultables en ligne, ne m’ont pas paru apporter d’éléments complémentaires.

Depuis que j’ai commencé ma thèse, d’autres sources sont devenues maintenant plus facilement accessibles : notamment les archives du Komintern. Je dois dire que je me suis posé la question de leur consultation au moins pour l’affaire des 5 instituteurs communistes fin 1931. Ce dossier, au regard des sources nationales, aurait peut-être pu être une illustration de la reprise en main de l’organisation par l’appareil central.
Un autre fonds, plus accessible géographiquement — celui de Dorgères, aux archives municipales de Rennes — n’a pas été consulté. Ce fonds m’était connu au travers de la thèse de David Bensoussan. Le catalogue en ligne mentionne 14 cartons, dont douze de correspondances des lecteurs du Progrès Agricole de l’Ouest. Le fonds ne m’est — à la lecture de ce catalogue — pas apparu alors comme essentiel. Je me suis appuyé sur les nombreux travaux universitaires, dont celui de Bensoussan bien sur ainsi que sur l’ouvrage très précieux de Robert Paxton sur cette question. Mais j’ai bien pris note que le fonds renferme des correspondances entre Dorgères et des militants finistériens, ce qui me sera utile pour de futurs approfondissements sur la sociologie des « chemises vertes » que j’envisage d’entreprendre.

# 3 - Outils

Quand on étudie une société aussi clivée et complexe se pose la question des outils à utiliser pour en analyser les développements.

Après une phase de sidération des forces adverses, le « moment Front populaire » a fait apparaître clairement les logiques d’affrontements à différentes échelles et suivant des chronologies spécifiques, entre gauches et droites ; entre patrons et ouvriers ; entre anticléricaux et cléricaux ; entre monde urbain et agrariens, etc.

Pour autant, toute la période de l’entre-deux-guerres n’a pas présenté ce profil. Seuls quelques événements — notamment les mouvements sociaux de la fin de la guerre ; les manifestations cléricales de 1924 ; les émeutes de Brest en août 1935 — ont à un titre ou à un autre relevé de logiques d’affrontement.

Il me fallait des outils pour analyser l’imbrication de ces phases de calme social et de crises. Le concept gramscien de l’hégémonie — et son corollaire la confrontation entre blocs — s’est rapidement imposé pour plusieurs raisons :

- Ce concept a été développé par Antonio Gramsci, principalement à partir de l’analyse d’une société rurale, le mezzogiorno, qui partage quelques caractéristiques avec le Finistère.

- De plus, cette approche avait déjà été privilégiée dans les années 80 par Yannick Guin dans son Histoire de la Bretagne. David Bensoussan l’a également utilisée, tout en nuançant l’analyse du théoricien italien, notamment autour de son usage du rôle des intellectuels.

Toute phase historique est un moment pendant lequel l’hégémonie s’exprime au travers du diptyque consentement-coercition. Entre les deux, toute une palette de situations que j’ai évoquées dans mon mémoire avec cette grille de lecture. Cette notion permet de penser de façon cohérente les crises, leur survenue et leur résolution comme elle permet d’éclairer les périodes de consentement.

Le sens commun, la doxa dirait Bourdieu, permet le consentement des groupes subalternes. Dans les phases de crises, notamment organiques, le balancier penche vers la coercition. Les émeutes de Brest, à leur échelle, en offrent un exemple achevé.

Autre élément central dans ce choix : l’attention portée par Gramsci à l’Église en tant que force sociale et qu’intellectuel collectif. Son rôle propre dans la fabrication de l’hégémonie en renforce l’intérêt. Hugues Portelli a d’ailleurs consacré un ouvrage à cette question spécifique.

- Enfin je remarque que ce concept d’hégémonie connait actuellement un retour en force dans les sciences humaines et sociales.

Pour autant, il faut se méfier des concepts fermés, impénétrables qui font système à eux seuls. Ce n’est pas le cas ici. En effet, le concept d’hégémonie s’est enrichi d’apports successifs et j’en fais largement usage dans ma recherche. Je pense notamment, sans pouvoir les évoquer tous, aux travaux sur la domination. Domination qu’il faut savoir repérer.

La taxinomie proposée par Albert Hirschmann, voice, loyalty ou exit, m’y a beaucoup aidé. Elle a depuis été enrichie par l’apathy proposée par le sociologue belge Guy Bajoit et plus récemment par l’historien Philippe Salson qui a souligné la stratégie d’« esquive » des maires dans l’Aisne occupée pendant la Première Guerre mondiale.

De son côté, Béatrice Hibou prolonge également les réflexions de Gramsci sur le consentement en insistant sur la complexité de la domination qui s’opère parfois avec l’accord des dominés qui peuvent y trouver un intérêt. L’analyse des comportements du prolétariat des champs au moment du Front populaire gagne en intelligibilité avec ce type d’approche, malgré une stratification complexe de ce groupe social.

Ces outils ont été utilement épaulés par un usage systématique de la cartographie qui permet de matérialiser les antagonismes sociaux et de les rapprocher des données démographiques, économiques ou politiques. 

La cartographie a en effet été une aide précieuse pour valider un certain nombre d’hypothèses de travail. À l’exemple de la répartition des ouvriers agricoles qui fait apparaître des différences systémiques repérées par ce biais entre le nord et le sud.
La thèse a été également pour moi un moment d’expérimentations. C’est ce que j’ai tenté avec certains graphiques — programmés dans des langages modernes — à l’image de celui sur la carrière des députés et sénateurs siégeant en 1936, qui apportent des informations visuelles utiles et immédiatement perceptibles.

# 4 - Les principaux apports de la thèse

Finalement qu’a pu apporter mon mémoire pour la recherche historique ? Mon travail permet, me semble-t-il, de contribuer d’une part à une lecture enrichie de l’historiographie du Front populaire et d’autre part à une meilleure connaissance du Finistère de l’entre-deux-guerres :

1 – Sur le Front populaire : Le Front populaire est marqué d’une certaine singularité dans le Finistère qui est la conséquence de ses particularités. Pour autant, ce qui se constate dans le département, sur de nombreux points, ne déroge en rien à ce qui s’observe ailleurs. À quelques exceptions près. J’en citerai deux exemples :

- L’anticléricalisme y nourrit de manière prégnante l’antifascisme qui s’appuie pour partie sur les comités de défense laïque avant, mais également après février 1934. La filiation se perpétue nettement lors de la création des comités de Front populaire.

- L’Église ne parvient pas à imposer la CFTC dans les champs afin de faire barrage aux tentatives de pénétration du syndicalisme ouvrier dans le monde rural — Landerneau s’apercevant de leur existence a déjà encadré les ouvriers agricoles.

Les organisations ouvrières sont toutes marquées par cette double dimension : laïcité et ruralité du département. Avec un PC qui se distingue, il faut le souligner, sur la question laïque.

Les dynamiques à l’œuvre ont ouvert un champ des possibles qui a parfaitement été perçu par les forces adverses. La question sociale, longtemps éclipsée, devient alors centrale au moment du Front populaire.

Le parti pris de l’étude des avancées sociales à l’échelle du département donne la dimension précise de leur impact et en relativise fortement la portée, d’autant plus que ces acquis s’évanouissent très vite pour la plupart.

De plus, cette variation de l’échelle permet de mesurer l’évolution du degré d’autonomie des mondes ouvriers qui traversent des périodes de montée en puissance, de repli, de crise puis d’effacement.

Alors que le camp du Front populaire se délite très vite sous la pression de forces centrifuges, en face, par l’entremise de Landerneau et de l’évêché, ce sont des dynamiques centripètes qui s’exercent. J’ai essayé de démontrer comment, du côté des forces adverses, la période de crise fait émerger des structures nouvelles et une radicalisation progressive sous le regard attentif de Landerneau, y compris dans ses versions les plus extrêmes, à l’exemple du PPF. L’Église, quant à elle, prouve combien elle sait s’adapter, par le biais d’une politique mimétique, avec notamment la question centrale des maisons du peuple catholiques.

Je pense donc avoir apporté quelques éléments nouveaux à l’histoire de cet événement au travers de la mise en perspectives des conflits avec différentes dynamiques à l’œuvre dans un territoire aussi spécifique.

2 – Sur l’histoire du Finistère : La première partie du mémoire, consacrée à un état des lieux tente d’apporter, au-delà d’une synthèse bâtie sur un corpus de littérature grise important, des éléments nouveaux à l’historiographie du département pour l’ensemble de la période que ce soit sur la démographie, l’économie, la conflictualité, la vie politique et sociale, etc. La mise en exergue des traits marquants du département y contribue fortement.

Au-delà, la réflexion autour de l’existence de blocs dans le Finistère a été de mon point de vue fructueuse, y compris pour — dans certains cas — en réfuter la présence. Au cours de la période étudiée, il apparaît évident qu’un bloc présumé — le bloc urbain — se délite au sortir de la guerre et n’est plus de circonstance à l’époque de l’irruption des masses qui investissent le champ politique.

Au total, la recherche m’a également permis de mesurer la volonté hégémonique du bloc catholique et à en considérer les pseudopodes comme un véritable mouvement social. Ici les travaux de Charles Tilly m’ont aidé à m’interroger sur les répertoires d’action employés dans les rangs cléricaux et à faire usage de la "category network" — la catnet — qui définit parfaitement le mode de fonctionnement des réseaux et organisations catholiques et donne à voir comment le peuple clérical fait société.

À l’inverse, la question des rapports complexes qu’entretient l’Église catholique avec les agrariens s’éclaire également. Ces deux acteurs majeurs ont trop souvent été présentés comme formant un bloc rural solide, les cléricaux appuyant sans réserve la politique de l’Office central. Cette fausse évidence demandait à être pour le moins interrogée.
Le bloc catholique s’affronte en fait au bloc agrarien, certes à fleuret moucheté, mais sans interruption pendant toute la période. L’alliance est contrainte et ce n’est pas Landerneau qui cède.

Si les cléricaux ne parviennent pas à faire rendre raison à Landerneau, leur poids politique n’en est pas pour autant amoindri.

L’Église — au travers du rôle de sa presse et de l’implication dans le temporel des clercs — est la seule organisation qui a les moyens de s’opposer au Front populaire dans les villes comme dans les campagnes. Ou du moins de coordonner les efforts des différentes forces adverses. Je pense qu’il faut réévaluer son empreinte pour l’ensemble de la période. Et c’est peut-être là un des apports de mon travail.

# 5/ Conclusions / Perspectives

Il est maintenant temps de conclure.

Partant d’un intérêt personnel pour l’histoire du mouvement ouvrier, après un détour enrichissant par une étude de l’ensemble de la société finistérienne, je n’ai pas eu l’impression d’avoir perdu de vue cette direction première. En quelque sorte, je me suis éloigné un instant du monde ouvrier pour mieux le retrouver. Et surtout le retrouver dans sa complexité, dans sa pluralité et dans sa totalité, y compris sa fraction la plus silencieuse.

Toutes les interrogations ne seront pas pour autant éteintes après cette soutenance. De nombreuses pistes de recherches s’ouvrent à moi autour des problématiques de l’hégémonie culturelle ou de l’analyse de la conflictualité. Arrivé à la fin de cette recherche formatrice, j’en viens à penser que le travail ne fait peut-être que commencer.

Je vous remercie de votre attention.