La littérature frappe à l’estomac, Gracq et le peuple des champs

mercredi 16 octobre 2013, par jps29

Dans le flot continu de la production historiographique sur la Grande Guerre, à l’occasion du centenaire qui approche, quelques ouvrages reçoivent un écho critique très positif. C’est le cas de celui de Nicolas Mariot, Tous unis dans la tranchée ? [1], qui interroge ce qui est présenté comme une osmose entre le peuple et les intellectuels dans les tranchées. Cette « osmose des catégories sociales » est « un élément non discuté du décor [2] ». En effet, ajoute Mariot, « nombreux sont les historiens qui ont majoritairement jugé, depuis trente ans, que le groupe d’appartenance auquel devaient être rapportés les comportements individuels au front n’était pas la classe sociale mais l’ensemble national [3]. »

Nicolas Mariot a analysé les textes produits par 42 auteurs pour arriver à une conclusion sans ambiguïtés : « les inégalités sociales de la société française des années 1900 perdurent sous l’uniforme [4]. »

Le sujet de Nicolas Mariot m’a fait penser à un texte de Julien Gracq, qui a lui aussi vécu, en tant qu’intellectuel, une mobilisation et une montée au front, mais pendant la guerre suivante, pendant la Seconde Guerre mondiale.

L’auteur évoque crûment --- le mot n’est pas trop fort --- ce qu’il pense des soldats sous ses ordres. Le mieux est encore de le citer. Dans le premier paragraphe, il évoque sa très brève expérience au dépôt de Quimper. Dans le second, il est en situation de guerre :

Il a fallu la guerre de 1939 [...] Pour que je touche du doigt, très au-delà du peuple infiniment évolué qu’on coudoie dans les rues, dans les gares, une sorte de dépôt humain ténébreux, une couche nocturne, dont je n’avais encore nulle idée.

Plus tard, quand j’eus rejoint le régiment, qui cantonna çà et là pendant l’hiver entre Lorraine et Flandre, on me donna à commander une section de voltigeurs : journalier presque tous, ou garçons de ferme du Morbihan et du Finistère. Pendant les longues étapes de nuit, marchant à côté de la colonne, quand ils cessaient de parler en breton, j’écoutais le jargonnement guttural qui montait de la troupe invisible : ils parlaient de la manière de se procurer du vin rouge, de la consistance de leurs matières fécales, de leur dernière ou de leur prochaine masturbation, et je sentais, vaguement fasciné, se dénuder et bouger le tuf paléolithique sur lequel s’était figée la petite croute de la civilisation. Ils buvaient à toutes les pause, et même en marchant --- buvaient et pissaient --- au matin on voyait à certains la trogne violâtre, piquée de durs poils noirs, des biffins du petit jour, après le vin rouge des chiffonniers [5].

À première lecture, ce texte paraît suinter de mépris social envers une sous humanité laborieuse sortie de ses bocages et de ses chemins creux. Notre lettré dirige un groupe d’hommes dont les préoccupations se limitent à leurs besoins physiologiques immédiats.

Pourtant Julien Gracq a un parcours qui exclue une telle lecture. En effet, sous son vrai nom, Louis Poirier, il a enseigné juste avant la guerre à Quimper, en tant que jeune agrégé l’histoire-géographie au lycée de La Tour-d’Auvergne, de 1937 à 1939. C’est pendant cette période qu’il rédige « Au Château d’Argol » qui paraît en 1938 à compte d’auteur et qui ne sera vendu qu’à 150 exemplaires.

Pendant son passage à Quimper, il adhère au Parti communiste qu’il quitte au moment du pacte germano-soviétique. Louis Poirier milite entretemps activement au sein du parti, animant des réunions, participant à la rédaction de l’hebdomadaire régional, La Bretagne Ouvrière, Paysanne et Maritime. Il n’a donc pas tout à fait le profil d’un intellectuel qui découvre le peuple quand il participe à la première phase de la guerre. Plus encore, dans Carnets du grand chemin, il exprime, avec le style reconnaissable dans la construction de ses phrases, le peuple qu’il connaît et fréquente de près en ses années de communisme :

« J’aimais ces hommes rugueux, ennemis de la nuance et qui se donnaient d’un seul coup ; leur univers était manichéen et pur, de couleurs tranchées : la mer comme horizon et comme véhicule, pour nourriture le pesket --- à terre, et face à face, rien d’autre que leur peuple en sabots et son tourmenteur juré : le patron de la conserverie, où travaillaient toutes les femmes et contre laquelle périodiquement les pavés volaient [6]
 »

Cette fois-ci l’empathie transparaît au travers du texte. Comment expliquer alors une telle différence ? Aucun des deux textes n’est un texte de circonstance. Ils ont tous les deux été écrits à tête reposée, bien après les événements relatés. Un début d’explication se trouve peut être dans une remarque de Nicolas Mariot qui a relevé, parlant des intellectuels à la guerre, « qu’ils ne se sont jamais sentis autant de leur classe qu’à la guerre, qu’ils n’avaient encore jamais ressenti avec autant de force la nécessité de “faire l’intello” pour persévérer dans leur être [7]. » Pour autant, les textes présentés dans son livre ne sont pas aussi forts que celui de Gracq.

Travaillant sur le Front populaire dans le Finistère, je m’intéresse aux rapports entre villes et campagnes (ou pour utiliser une sémantique gramscienne sur les luttes d’hégémonie entre le bloc rural et un bloc urbain incertain). Faut-il prendre pour argent comptant la description de Julien Gracq ? Le monde rural n’est certes pas monolithique. Les photographies des hommes qui manifestent par milliers en janvier 1933 à Quimper contre les assurances sociales à l’appel de l’Office central de Landerneau ne répondent pas à une telle description. On y voit des personnes en costume et chapeau, toutes de noir vêtues, à l’opposé de ces survivants du paléolithique qui hantent les routes de Flandre en 1939.

La description de Gracq fait plutôt penser à une catégorie misérable d’ouvriers agricoles qui se loue à la journée, plasennerien, des hommes et femmes présents devant la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon entre 2 et 4 heures du matin d’avril à août et entre 4 et 5 heures les sept autre mois [8]. Mais c’est au début du siècle que ces véritables forçats louent ainsi leur force de travail.

Un sous-prolétariat coexiste avec un monde paysan qui accède de plus en plus à la propriété et à la modernité, creusant des écarts immenses. La peinture est sévère parce qu’elle nous renvoie un monde de misère qui perdure jusqu’aux années quarante, mais le témoin est sérieux. La littérature frappe à l’estomac, pourrait-on dire.


[1Mariot Nicolas, Tous unis dans la tranchée ?, Paris, Le Seuil, 2013, 492 p.

[2Mariot Nicolas, Tous unis dans la tranchée ?, op. cit., p. 31.

[3Mariot Nicolas, Tous unis dans la tranchée ?, op. cit., p. 374.

[4Mariot Nicolas, Tous unis dans la tranchée ?, op. cit., p. 377.

[5Julien Gracq, Lettrines in Œuvres complètes, vol. 2, Paris, La Pléiade, 1995, p. 169.

[6Julien Gracq, Carnets du grand chemin in Œuvres complètes, vol. 2, Paris, La Pléiade, 1995, p. 1012.

[7Mariot Nicolas, Tous unis dans la tranchée ?, op. cit., p. 382.

[8Picard Yves, L’Ouvrier agricole de Saint-Pôl-de-Léon : étude sociale, Quimper, Calligrammes, 1986 [réed.], 44 p.

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